Rojava

Nous ne sommes plus dans le provisoire

23/06/2022   Temps de lecture: 12 min

Depuis dix ans, le projet Rojava se voit attaqué, défendu et perfectionné. Un récit de voyage.

Par Anita Starosta

La première surprise nous attend dès le passage de la frontière de Fishkabour et Semalka, côté kurde irakien. Autrefois, traverser les frontières y relevaient de l‘aventure. Un nouveau poste frontière est en construction, le parking est en train d'être bétonné. Alors que par le passé, le contrôle s'effectuait dans une pièce bien trop exiguë, les formalités se déroulent désormais à plusieurs guichets. Fiche, numéro, contrôle des bagages, ensuite nous traverserons le Tigre en minibus en empruntant une passerelle flottante. De l'autre côté, la procédure est similaire. A une époque, on y prenait le thé et bavardait gentiment. Cette fois, les sacs sont passés au crible de manière professionnelle et nous sommes contrôlés en bonne et due forme. La bureaucratie est désormais de mise. Rojava a cessé d'être provisoire, constatons-nous alors avec une pointe de nostalgie.

Bien des choses ont changé depuis les débuts, il y a dix ans. Le 19 juillet 2012, les troupes du régime Assad se retirent de la région de Kobanê, près de la frontière turque. Les forces kurdes prennent le contrôle de l'administration de la ville, initiant ainsi la reprise en main d'autres parties de la région. Une administration transitoire est créée pour maintenir l'approvisionnement d’une population plongée dans le chaos de la guerre civile. Avec les unités militaires des YPG/YPJ (à partir de 2015, l'alliance militaire SDF, "forces militaires de l’administration autonome"), cette structure administrative devient un acteur central dans la lutte contre l'organisation terroriste État Islamique qui ne cesse de se renforcer. La violence s'intensifie lorsque l'EI commet un génocide contre les Yézidis dans le Shengal en 2014. Peu après, les unités de défense populaire kurdes syriennes défendent avec succès Kobanê. En 2017, elles s'emparent de Rakka, la principale base de l'EI. Cependant, la coalition internationale anti-EI parvient à faire reculer la milice terroriste. Près d'un tiers de la Syrie se retrouve ainsi soudainement sous le contrôle de l’administration autonome, la majeure partie étant des régions arabes.

Toute cette évolution est accompagnée et soutenue par la tentative de construire une communauté indépendante et démocratique. Un "contrat social" est établi en impliquant toutes les minorités ethniques et religieuses - sous les critiques permanentes des différents groupes politiques de la région - et l'administration autonome du nord-est de la Syrie est proclamée. Des structures administratives sont mises en place dans le but d'orienter tous les domaines de la société vers les conceptions du confédéralisme démocratique. Les principes directeurs en sont la participation, les droits des minorités et l'égalité. Unique en son genre dans toute la région, c'est ce réveil émancipateur qui confère au projet son rayonnement - et qui permet aussi à medico d'apporter son soutien dès le départ.

Le souvenir de la lutte contre l'EI est toujours aussi vif. Sur de nombreux lampadaires et murs d'immeubles sont accrochées des photos de combattants kurdes tombés au combat, au total, plus de 10 000 d’entre eux ont perdu la vie. La plupart des témoignages sont terribles : Des frères et sœurs sont tombés au combat, des enfants ont marché sur des mines, des ami:es été capturé:es et ne sont jamais réapparu:es. Les traumatismes sont réels - tout comme les peurs. Car le danger n'est pas écarté. Depuis la prise du dernier califat de Barghuz, 12 000 partisan:es de l'EI ont été jeté:es en prison dans la région, dont au moins 2 000 internationaux. Des milliers de partisans vivent également dans les camps de réfugié:es. Face à l'absence de perspectives, la crainte de nouvelles radicalisations et de nouvelles organisations est grande. La situation est explosive.

L'EI est là, encore et toujours.

Pourtant, tous ceux avec qui nous en parlons gardent l'espoir de pouvoir libérer les réfugié:es dans les camps de l'idéologie de l'EI. Toutefois, le peu de moyens dont ils disposent sur place limite fortement leurs possibilités d'action. L'administration autonome a fait de nombreuses propositions et offres de coopération de grande envergure - du rapatriement des partisans étrangers de l'EI à la coopération pour la réhabilitation des femmes et des mineur:es de l'EI en passant par un tribunal commun. Or presque partout, ces propositions sont restées lettre morte.

Notre visite de la prison de Gwehran à Hasakeh met en évidence le danger que l’EI continue de représenter. Environ 5 000 combattants de l'EI sont détenus dans ce bâtiment scolaire reconverti, sous la surveillance des Kurdes. Des partenaires de medico nous font visiter les lieux. Ils mènent un travail pédagogique avec les quelque 800 mineurs détenus. Au début de l'année, une révolte coordonnée y a éclaté : tandis qu'un groupe lourdement armé de combattants de l'EI attaquait de l'extérieur, les détenus se soulevaient à l'intérieur. Ce n'est qu'après plusieurs jours marqués par de nombreux morts et l'intervention des unités spéciales des FDS (Forces de l'administration autonome) et de l'armée américaine que la situation a pu être ramenée sous contrôle. Les traces sont visibles partout : murs effondrés, pièces brûlées, innombrables trous de balles.

De nombreux fronts

Outre l'EI, c'est la Turquie qui sabote et menace l'autonomie de la région. En 2018, l'armée turque et ses milices de mercenaires se sont emparées de la région d'Afrin, située à l'ouest, dans le cadre d'une invasion bafouant le droit international, et ont occupé de manière similaire la région frontalière de Serêkaniyê/Tel Ayad pendant un an. Ici comme ailleurs, la population majoritairement kurde a été chassée, des dizaines de milliers de personnes ont dû chercher refuge dans d'autres parties de la région et vivent encore aujourd'hui dans des camps. Nous arrivons au camp de tentes de Washokani. Des enfants jouent sur les routes poussiéreuses. Le camp a été construit en 2019 par l'organisation partenaire de medico, le Croissant-Rouge kurde. 16.000 personnes vivent toujours ici, où une tente succède à une autre. En même temps, nous remarquons certains changements par rapport à notre dernière visite d'il y a deux ans. Les bâches autrefois blanches sont usées par le temps. Des abris en planches ont été construits devant de nombreuses tentes, des clôtures entre les tentes sont censées assurer un peu d'intimité. Les occupant:es ont fini par s'installer, par la force des choses.

Aucune organisation internationale n'est présente à Washokani ou dans le camp de réfugié:es d'Afrin, à Sheba. Les bénévoles locaux:locales réclament une solution politique en plus du soutien. Personne ici ne se soustrait à l'exigence que les groupes de mercenaires turcs quittent les territoires occupés et que les personnes déplacées puissent retourner chez elles, dans leurs maisons et sur leur sol. Dans la même optique, on tient à ce que les crimes commis pendant l'occupation soient un jour poursuivis. La "Right Defense Initiative" s'engage également en ce sens. A ce jour, l'organisation partenaire de medico a documenté plus de 400 cas dans ses archives bien protégées, allant des spoliations de terres aux actes de torture. Mais là aussi, cet appel à la justice n’a trouvé aucun écho à l’échelle internationale.

Sous le feu des critiques

Nous rendons visite à Mohamed Hasan Hamon dans sa tente. Depuis plus d'un an, ce paysan vit avec sa femme et ses enfants dans le camp de réfugiés. Il nous montre des photos de sa maison dans un village kurde près de Serêkaniyê. Un jour, la guerre a éclaté. Quand les combats ont commencé, il a fui avec sa famille. Une fois le calme revenu, ils sont rentrés. Une grave erreur. Car un jour, des combattants d'une milice islamiste l'ont enlevé. Ils ont exigé une rançon et l'ont torturé. Il a fallu des mois à sa famille pour trouver l'argent. Au moins 200 hommes ont été enfermés avec lui, tous des Kurdes, raconte-t-il.

L'EI continue de progresser, Erdogan menace à nouveau ouvertement d'envahir la région sur fond de guerre en Ukraine: même après dix ans, le Rojava reste une région menacée. Le danger vient souvent du ciel. Depuis des mois, les drones turcs attaquent également des cibles civiles. Le Rojava Information Center évoque plus de 40 attaques de ce type rien que pour cette année. A cela s'ajoutent les tirs continus d'obus en provenance des zones occupées par les milices islamistes radicales ainsi que de l'autre côté de la frontière turque. Le 22 avril, des projectiles sont tombés dans le centre de Kobanê, une clinique pour femmes a été touchée dans la ville de Tel Refat. Tout cela crée une sensation d'insécurité permanente. L'Europe n'a guère critiqué l'utilisation des drones. Même la Russie et les Etats-Unis, les deux puissances ayant la souveraineté aérienne sur place, laissent faire la Turquie. La sécurité des habitant:es du Rojava ne semble pas valoir le prix d'une intervention.

A Qamişlo, nous rencontrons le Dr Sherwan Bery du Croissant-Rouge kurde. Né en 2012 d'une initiative d'étudiant:es en médecine et de médecins, ce dernier est devenu, avec ses plus de deux mille collaborateurs:trices, la plus importante organisation d'aide d'urgence dans le nord-est de la Syrie - ainsi que la principale organisation partenaire de medico sur place. Son objectif principal est de mettre en place une structure de santé capable d'assurer des soins gratuits à l'ensemble de la population multiethnique. Une tâche qui n'est nulle part facile. Mais à Rojava, elle est devenue un travail de Sisyphe. À maintes reprises, des hôpitaux et d'autres infrastructures péniblement construites ont été détruits, les secours d'urgence ont dû être fournis sous les tirs, de nouveaux impasses ont dû être surmontées. Puis, un jour, le coronavirus a aussi atteint cette partie du monde. Dès le début, des hôpitaux Covid ont été créés et des campagnes de prévention de grande envergure mises en place, se souvient le Dr Sherwan Bery. Pour autant, la pandémie a laissé des traces profondes. Des milliers de personnes sont mortes. Des décès dus principalement au manque d'équipement médical, selon Bery. Aujourd'hui encore, moins d'une personne sur dix est vaccinée contre le coronavirus. Le monde n'avait pas plus de doses de vaccin pour la région.

L'absence de soutien durant la pandémie a confirmé une fois de plus la lenteur de la coopération entre l'administration autonome et l'OMS ainsi que d'autres organisations de l'ONU. Les organisations internationales sont basées à Damas et soumises aux conventions passées avec le régime d'Assad. Le régime est conscient de la dépendance de la région et la tourne à son avantage. Selon les expert:es, le gouvernement syrien retient régulièrement des aides vitales. Cette instrumentalisation de l'aide est dénoncée depuis des années. En vain. Même le travail élémentaire du Croissant-Rouge kurde en pâtit. Si ce dernier était reconnu comme un acteur indépendant au niveau international, l'aide humanitaire pourrait arriver plus rapidement et plus efficacement. Mais depuis des années, l'organisation se voit refuser l'accès aux réseaux internationaux d'aide d'urgence. Comme le Rojava fait partie de la Syrie en vertu du droit international, aucune coopération officielle n'y est prévue.

En attendant la pluie

De nombreux problèmes affectent le Rojava depuis le début. Aujourd'hui, une nouvelle crise se profile. Nous passons devant de vastes champs verdoyants. Le nord-est de la Syrie est considéré comme le "grenier" du pays. Mais le regard que nos accompagnateurs posent sur les champs de blé semble inquiet. En effet, la pluie se fait attendre. Les deux dernières années ont déjà été beaucoup trop sèches. Avec la sécheresse, la crise climatique est désormais à l'ordre du jour au Rojava. Selon tous les pronostics, les sécheresses et les vagues de chaleur vont progressivement assécher cette région qui pourtant est si attrayante sur le plan agricole. Le phénomène est aggravé par la politique de l'eau de la Turquie. Pour faire pression sur l'administration autonome, ce voisin hostile ne cesse de restreindre l'approvisionnement en eau de la région. Il reste alors au Rojava la seule chose qui lui reste presque toujours : s'unir. Les agriculteurs:trices travaillent ensemble dans des coopératives et s'entraident pour construire des installations d'irrigation ou exploiter les puits. L'administration autonome fait également ce qu'elle peut. Ainsi, en hiver, une ration de diesel a été délibérément distribuée non pas à la population, mais aux agriculteurs:trices afin qu'ils:elles puissent faire fonctionner leurs puits.

Dix ans de Rojava, une décennie d'affirmation de soi. Malgré toutes les attaques et au milieu de pouvoirs autoritaires et répressifs, le projet a conservé son "esprit démocratique". En même temps, toute perspective politique lui est aujourd'hui encore refusée. Ainsi, l'administration autonome est toujours exclue des négociations internationales sur la Syrie. Comme l'ONU, la plupart des États ne veulent pas entendre parler de "relations officielles". Exception faite de pays comme la Finlande ou la Suède, qui ont développé leur propre pratique de coopération. Or, ces mêmes pays sont justement tributaires de l'accord de la Turquie en ce qui concerne leur nouveau souhait d'adhérer à l'OTAN. En cette dixième année, la situation reste inchangée : tout est toujours fait pour entraver l'avenir du Rojava.

Anita Starosta travaille chez medico international dans le domaine de la  communication avec les donateurs:trices. En outre, l'historienne est responsable des relations publiques pour la Turquie, le nord de la Syrie et l'Irak.


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